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Mercredi 2 décembre 2009 3 02 /12 /2009 13:21

Mme Bignole


Ah bonjour messieurs dames !
alors cette installation... ?
eh oui, je sais... le chien... houlala, quel bazar...
je vais pas vous dire que j'ai rien entendu,
je mentirais...
mais pauvre bête quand même...
enfermé toute la journée dans l’appartement...
et
toute la nuit dans la cage d’escalier...
c'est normal qu'il gueule, c'est pas une vie pour lui...
c'est pas une vie !

Moi, si vous voulez, j’ai un petit bout de jardin, là... en bas.
Si vous partez et que vous pouvez pas l’emmener
laissez-le moi...
je garde déjà celui de la voisine.
Me déranger ? Pensez donc, les animaux, j'ai l'habitude...
J’en ai aussi... deux chats et une petite chienne...
même un oiseau... et puis tous les pigeons du quartier...
Pardon ? Non, jamais de problèmes !
Chez moi, toutes les bêtes se respectent...
ça file droit ou alors... ça camphre !
Le premier qui fait le mariole, je te décroche le nerf de bœuf...
et je te lui file une attignole sur le pimbe...
après, tout va bien, croyez-moi...
enfin, si vous avez besoin... je suis là...
allez, bonsoir messieurs dames !

Tiens adieu drôle ! Comment tu vas ? Ouh ! Tu piques !
T’as fini la journée ?
Tu veux un apéritif ?
J’ai de la Suze au frais, ou un petit Byrrh...
c’est bon le Byrrh, c’est un bon remontant... Hein ?
Ah ! T’as pas le temps ? Comme tu voudras...
y’a ta pégrine qui t’attend ?
Même pas ?
Alors viens t’en jeter un, couillon...
viens chez la viocre, ça me fait plaisir...
Tu viens drôle ?

Assieds-toi, je vais t’attraper un cendrier et l’apéritif...
Tu veux manger quelque chose avec ? Une petite madeleine ?
Ou si tu préfères du salé, je t’ouvre une boite de sardines... Non ?
Je t’accompagne pas parce qu’avec mon palpitant qui joue la Polka...

T'as entendu cette nuit ? Tu les as vus ?
C’est les nouveaux locataires de Bulton-Frisedou...
Ils ont l’air gentils mais tu parles Charles...
en deux jours, ils se sont mis tout l’immeuble à dos.
Remarque, moi je te dis ça, mais ça me regarde pas...
je les ai croisés dans le couloir, le jour de l’emménagement.
Les pauvres, tu parles d’une sinécure...
Se trimballer tous les meubles jusqu’au 2ème étage
chez l’autre grippe-guingue de Ténardier
qui loue son grenier
comme si c’était une suite princière...

les pauvres, ils se coltinaient une espèce d’armoire
avec deux grands miroirs...
ils suaient comme des vaches...
tu parles d’un sarcophage...
si t’avais reluqué le gnace...
il avait la gueule rouge, mais rouge...
tiens, tu sais, comme mon châle en mohair...
les coquelicots...
celui que je mets le dimanche au printemps.
C’est Mr Tuilard qui me l’a fait venir du massif central...
d’où ? exactement ? attends drôle, ça va me revenir dans un moment...

Ouh toi, t’es pensif, t’as la tête ailleurs ?
T’as pas des peines de cœur au moins ? hein ?
Te tarabuste pas trop le pimbe avec les filles, va...
l’amour tu sais, on en fait tout un pataquès...
mais c’est quoi l’amour ?
Sinon le plaisir d’être ensemble quand on en a envie...
Et puis quand on a plus envie, alors-là…
ça se complique et on se file des gnons !

Toi, t’as l’air timide...
Tu me diras, c’est pas un défaut.
Quand je te regarde, tu me fais penser à Bibi Fricotin !
Te vexe pas, drôle, c’est pour rigoler que je te dis ça.
Tu dois te dire : « Qu’elle est con, cette vieille couille ! »

Je t’emmerde avec mes histoires, hein ?
Moi, j’aime dire des conneries, ça conserve comme dit l’autre...
T'en veux un autre ? Te gène pas drôle, hein ?
Si tu as quelque chose à faire ou quelqu’un à voir...
faut me le dire !
C’est ça, hein ?
Je vois bien que je l’ai mis dans le mille...
la vieille, tu parles...
attends juste une seconde...
je prends ma laine et je te raccompagne à la porte...

Autrement t’as vu, c’est calme ici, hein ?
Pour le centre ville... Tiens écoute ! T’entends ?
C’est des merles... tout autour... y’a des jardins, des arbres...
tiens, mords un peu là-bas, ce mastar !
Tu sais ce que c’est comme arbre ?

C’est un...  un... ah ben merde, je le dirai plus !
Ah nous, les viocres, quand on pense aux arbres
ça nous raccourci la mémoire...
alors qu’à vous, les jeunes,
ça vous raccourci les bagnoles !
Parce qu’alors-là, pardon !
Dans le journal du lundi matin, quelle hécatombe.
Des maques cannés sur les route, on peut dire qu’il y a le compte.
Fais gaffe, même si tu te fais conduire par un copain... ou une copine !
J’ai 85 berges peut-être, mais je connais la musique...
et puis j’ai des nièces et des petites nièces...
tiens, je vais te faire rigoler...tu sais le gendre de Mr Tuilard... ?
Mr Tuilard, tu vois qui c’est ?
Le vieux débris qui crèche au-dessus de ma turne...
le perdreau, le cogne, la flicaille... tu te rappelles pas ?
Mais si, tu l’as vu l’autre jour... t
u vois ?
Oui, voilà, ben c’est lui Mr Tuilard !
T’as vu cette gueule de faux jeton de flic en retraite ?
Et attends : 91 piges le gardien de la paix !
Tu trouves qu’il les fait pas ? Quand tu le vois, peut-être...
mais quand tu le connais un peu mieux...
tu vois qu’il bien l’âge de ses artères ce vieux cradingue...
ah c'est pas au carrefour qu'il s'est usé la santé... enfin...
comme quoi le petit bâton blanc, ça conserve...
qu’est-ce que je te disais déjà... ?

Tu vois là, on est dans la petite cour...
ici, c’est pour étendre le linge...
on est quand même bien tranquille ici...
la seule vacherie, si tu regardes, c’est la copropriété...
remarque, moi je m’en fous...
j’ai vécu 14 ans en cité, dans des tours de 20 étages.
Alors quand je dis qu’ici, c’est tranquille, tu peux me croire.
N’empêche qu’à la dernière réunion
avec mon air con et ma vue basse
j’ai vidé mon sac et crois-moi
j’ai pas mâché mes mots... je leurs ai fait :
«  Vous êtes qu'une bande de cons ! Y’a que des proprio ici
et on se croirait chez les Petites Soeurs des Pauvres.
Vous pinaillez sur les charges comme des peigne-culs.
Le problème, y’en a qu’un !
C’est qu’il y’a deux sortes de proprio ici :
ceux qui vivent sur place... comme Moi par exemple...
comme Mme Lachouère
qui occupe les deux rez-de-chaussée avec sa fille
Mr Sierra du premier
Mr Tuilard, mon voisin du dessus...
Mme Ruchier au second en face...
et puis y’a ceux qui habite ailleurs...
comme vous Mr Bulteau-Frisedou...
qui avez divisé votre grenier
en 4 cages à lapins
que vous louez n’importe comment... ».
Faut dire ce qui est, non ?
C’est pas à 85 berges que je vais la fermer...

Dis-moi, qui c’est qui ouvre sa fenêtre ?
C’est pas Mr Tuilard ?
Ouf non, c’est les jeunes d’à côté.
C’est que je m’en méfie de Mr Tuilard... il est tout seul aussi...
Et comme il s’emmerde à longueur de journée, il m’espionne.
Le réflexe du flicard ! Moi, j’ai jamais pu les blairer
et puis faut dire aussi qu’avec les exploits
de mon pauvre mari
chez nous, on pouvait pas voir les choses autrement.

Ah si tu voyais ça, une vraie sangsue, le lardu...
je l’ai constamment sur le râble,
il me lâche pas l’élastique...
il est gonflos comme on dit.
Faut toujours qu’il vienne trafigougner dans mes pénates.
Mais quand j’en ai marre, je fais ni une, ni deux
je te le saque sans ménagement.

« Je vous ramène du pain Mme Bignole ? Je vais jusqu'à Attac ! »
Attends, 91 berges le viocre ! Et il y va encore en bagnole à Attac...
avec sa R8 grise qu’on dirait un corbillard... moi, je lui fais :
« Vous n’avez pas honte à votre âge, de conduire encore ?
Que vous pouvez écraser n’importe qui ! »
Je le sais que trop bien qu’il y voit fifre le vieux.
Pour lire le journal, va lui falloir des jumelles et encore...
faut toujours qu’il me demande pour les petites lettres.

L’autre fois, il voulait pas m’emmener avec lui ?
Mais pas folle la guêpe ! Même de force...
je risque pas d'y monter dans sa charrette à bras...
Qu’avec sa gueule de mort-subite
il peut te clamser au premier coin de rue

et t’envoyer dans le décor... non merci !
Et puis je risque pas le bouffer son pain !
Rien qu’à l’idée de savoir qu’il l’a touché avec ses pognes
ça me donne envie de dégueuler.
Parce qu’il pavoise mais ce qu’il oublie de te dire
c’est qu’il a des fuites Maigret...
ça t’étonne à son âge ?

Merde, aujourd’hui, si on veut bien s’en donner la peine...
on trouve des trucs bien en pharmacie...
on peut s’oublier et rester quand même propre.
Seulement... faut les allonger, tu comprends ?
Et lui, radinasse comme il est, tu penses...
Que tu le veuilles ou non, quand on vieillit
faut pas lésiner avec l’hygiène, parce que sinon...
tu schlingues comme dit l’autre.
On n’y peut rien, c’est comme ça... on est vieux, on sent le vieux !

Alors imagine si en plus, tu te lansquines dans le fourreau.
Moi, je lui ai déjà dit qu’il sentait mauvais à Mr Tuilard...
Des fois il arrive avec sa gueule enfarinée
une grande auréole de pisse comme ça sur le bénouze...
il vient s’asseoir à la table : « Bonjour Mme Bignole ! »
Moi je lui réponds : « Bonjour l’odeur... »
Là faut plus dire qu’il sent mauvais... on peut dire qu’il pue Mr Tuilard !
Et je te parle pas de son haleine de camion poubelle...
Son ratelingue, il doit pas le rincer tous les soirs dans l’eau bénite !
Tu crois pas qu’il pourrait pas se rincer un peu la bouche... ?
Ou même s’acheter un spray... ?

Pour les nouveaux locataires...
c’est lui qui les a vus monter la première fois
avec le gros chien berger des Pyrénées... et vu qu’en haut...
c’est pas plus grand qu’une penderie, tu m’as compris... ?
Avec les deux maques, les parents et le molosse...

pour dormir tous ensemble, balpeau, c’était pas possible.
C’est pas de leur faute, c’est grand comme une boite à chaussures
y’a que 2 pièces, en comptant le cabinet de toilette.
C’est pas duraille pour entraver la suite...
Faute de place, ils ont viré le clébard sur le palier.
Moralité, il a couiné toute la noye et personne a dormi...
Eux, ils ont pas voulu céder, c’est normal...
alors le clébard, il s’est vengé à sa manière...

il a pissé et chié partout dans l’escalier... des colombins comac...
le matin, soi-disant que c’était une infection...
le flic est venu me voir avec sa charentaise pleine de merde...
il lui avait coulé un bronze sur le paillasson...
et Mr Tuilard qui sortait en robe de chambre...
tu parles d’une belle glissade...

Faut voir ce qu’on leur loue aussi.
Je lui ai dit à Mr Boulteau Frisedou...
qu’avec son pif comme une aubergine
et ses petits yeux en couilles d'hirondelles
bons qu'à suivre les cours de la Bourse...
Ah çui-là, y’a que son pognon qui l’intéresse...
et il s’y agrippe, crois-moi...
Plus c’est viocre et moins ça les lâche...
on dit la maladie "d’Aillezaïmer" mais tu parles...
y’en a qui font des études dessus, mais c’est bien des conneries.
Le vieux, t’as pas besoin de le passer au scanner
pour voir s’il ondule de la toiture ou non...
t’as qu’à t’attaquer à son oseille
tu vas vite voir de quoi y retourne.
Tu lui fais :
« Bonjour Pépé, allez vas-y, crache ton osier ! »
tu vas vite voir s’il a encore la lumière dans toutes les pièces...

Houlala ! Je vais te mettre en retard drôle...
Allez, je te lâche, passe une bonne soirée
et passe de temps en temps
n’oublie pas la vieille...
viens lui tailler un brin de causette... »



Aldo Campo ©

Par A. Campo - Publié dans : Théâtre - Communauté : FORUM - LIBRE EXPRESSION
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