| Mars 2010 | ||||||||||
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Samedi soir, une heure du mat passée. Déjà dimanche. Repas sympa chez des amis. Dehors, ça crachouille, pluie fine d'obédience britannique
qui sans avoir l'air, te trempe la couenne jusqu'à la moelle des os. Content de retrouver mes pénates. Montrant toujours l'exemple à suivre, le chat dort confortablement sur le coussin d'une
chaise. J'ai pas vraiment sommeil. Envie de café. J'allume l'ordi pour consulter ma messagerie, la TV pour suivre peut-être la fin de l'émission de Laurent Ruquier. Pichet de flotte dans la
cafetière. Sur la page d'accueil internet, j'apprends le décès du comédien Roger Pierre. Merde ! Je m'attarde sur sa photo. Sous sa crinière blanche, l'œil est toujours vif, perçant, coquin. Il
sourit le loustic. Je l'aimais bien. J'aimerais pouvoir lui témoigner mon respect, l'élan de ce chagrin soudain, lui dire que je me souviens bien de lui, qu'on ne s'est rencontré qu'une
seule fois, le temps d'une conversation, mais que je ne l'oublierai jamais. J'entends encore le grain si particulier de sa voix, son visage rieur au regard malicieux qui, au mépris de l'âge,
n'avait pas pris une ride d'inattention. Beau jeune homme octogénaire.
Cabaret Patanegra des Sables d'Olonne, en 2005 à l'occasion de la clôture du Festival Simenon. Tout ce beau monde, officiels et invités venaient dîner ce soir-là. Cadeau maison, nous devions
chanter une petite heure pour eux. Une longue table bien présentée s'étirait au devant la scène. Magnifique soirée de juin, il faisait très chaud sous les éclairages. Dédé, le patron de
l'établissement prononce un discours de bienvenue puis nous annonce : « La nuit tous les chats, Aldo Campo au chant, Michel Duvet au piano ! » On monte sur scène. Visiblement, on
n'intéresse pas grand monde, ça papote de choses et d'autres. Je prends le micro : « Bonsoir ! Le spectacle de ce soir, nous le dédions à Suzanne Flon ! » Merveilleuse
actrice qui venait de disparaître tout récemment. Michel pose les premiers accords de la « Rue de Douai » de Claude Nougaro, et j'embraye direct. L'exercice est ingrat, c'est difficile
de chanter devant des gens qui sont venus pour dîner. Surtout ceux-là ! Ils sont un peu en vedette, leur venue est un privilège, c'est du "beau linge" pour le quidam, leur présence exhale un
certain parfum de renommée et avouons-le, ils ne sont pas venus spécialement pour écouter des chats qui miaulent de la Chanson Française.
Mais on connait notre métier par cœur. Pas question de conter fleurette, sous peine de disparaître sous le brouhaha ambiant. Faut rien lâcher, incarner son rôle diaboliquement, le faire
gicler de toutes ses pores, se battre férocement contre l'indifférence. On enchaine les titres, alternant nos compositions avec celles de Boris Vian, Léo Ferré, Serge Gainsbourg... ça
cartonne, devant, je sens bien que je dérange plus que je ne charme, mais tant pis, je me donne à fond sans aucune retenue, en rajoute, accentue plus fortement ma voix, transperce du regard
les premiers rangs... Michel m'accompagne sans faille, imprime le rythme élevé avec son immense talent. Je sais qu'il aime bien cette bagarre de conviction
artistique.
Entre les chansons crépitent quelques applaudissements, mais on s'en fiche, on n'entend plus rien, c'est la tempête... si je m'écoutais, je bondirais sur la table et je déambulerais jusqu'à
la terrasse, traverserais même la rue pour chanter devant la mer. Arrivent les « Quatre boules de cuir » de Claude Nougaro. Je me dresse sur mes ergots, leur présence m'indiffère,
je cogne de toutes mes forces, tous mes fantômes sont au tapis, je suis trempe de sueur de la tête aux pieds. Le spectacle touche à sa fin, ma chemise est collée à ma peau. Michel me sourit. On a
tout donné et on est heureux, joyeusement vidé ! On vient saluer sous les applaudissements. Ils doivent être heureux qu'on s'arrête. Je les comprends. Qu'ils en fassent autant. On n'avait pas le
choix, nous, on nous attend nulle part, on doit se battre pour exister, c'est la règle.
Dédé met un disque qui distile une ambiance plus soft. On quitte la scène pour s'approcher du bar. La grande tablée reprend le fil de ses discussions. Dédé est fier de nous
: « Bravo, ça les gars, c'est de la belle ouvrage ». Maintenant, ça va mieux, on redescend doucement de notre ciel de tonnerre. Une bière fraîche : "tchin brother, on l'a pas
volée cette mousse !". Soudain Michel me fait signe, quelqu'un veut me parler, je me retourne...
Monsieur Roger Pierre est devant moi, tout sourire. Il est venu saluer les artistes, nous serre chaleureusement la main, se fait sa place entre-nous, nous approche avec l'élégance de la saine
solidarité artistique. Il nous parle, nous dit qu'il apprécie les artistes qui ne prennent pas le métier par dessus la jambe, qui font le boulot quoi qu'il arrive, que c'est très dur le
cabaret, mais qu'il faut absolument passer par-là, parce que c'est de loin la meilleure école. Il salue mon talent, mon énergie, ma fougue, me dit que j'ai été très bien. Puis il félicite Michel,
le musicien pianiste, l'accompagnateur, le frère courage. Sans nous connaître, il sait exactement ce qui nous lie. Il adore ce métier, nous glisse deux anecdotes, souvenirs loufoques de
ses prestations dans les cabarets parisiens. On rit de bon cœur, parce que c'est sacré conteur, sûr de la précision de sa narration et de ses effets. Son humour est fin et pertinent, à l'unisson
de ses mimiques. Un vrai bonheur. Pour finir, il me prodigue, avec une tendresse touchante, un conseil amical : « Soignez votre tenue de scène, parce qu'un artiste doit d'être toujours
impeccable ». Il faisait allusion à mon pantalon. Je portais une tenue d'été, un pantacourt qui m'arrivait à mi-mollets. Depuis, j'ai suivi le conseil à la lettre, je ne
suis plus monté sur scène fringué de la sorte, même sous une chaleur accablante.
Voilà pourquoi à cet instant, en buvant un café au milieu de la nuit, je pense fort à vous, Monsieur Roger Pierre. Votre départ m'affecte. Par ce témoignage, je tiens à vous rendre hommage, vous
remercier de votre visite improvisée, mais ô combien salutaire pour nous, ce soir-là. Vous étiez peut-être le plus âgé de cet aréopage, et pourtant, le temps d'un aparté, vous vous êtes levé de
table, avez traversé tout le bar pour venir nous saluer, nous voir de près, nous respirer, nous parler, nous écouter, nous raconter, nous conseiller, nous encourager, et cela, sans la
moindre condescendance, sans le moindre chichi, en étant simplement Vous. Un Artiste. Ciao ! On ne vous oubliera jamais.
Aldo Campo
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